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"Mon cher Gil Blas, continua le prélat, j'exige une chose de ton zèle: quand tu t'apercevras que ma plume sentira la vieillesse, lorsque tu me verras baisser, ne manque pas de m'en avertir. Je ne me fie point (1) à moi là-dessus. (...) je m'en rapporterai à ton jugement.
-Grâce au Ciel, lui dis-je, Monseigneur, vous êtes encore fort éloigné de ce temps-là. De plus, un esprit de la trempe(2) de celui de votre Grandeur se conservera beaucoup mieux qu'un autre ou, pour parler plus juste, vous serez toujours le même.(...)
-Point de flatterie, mon ami, interrompit-il, je sais que je puis tomber tout d'un coup. À mon âge, je commence à sentir les infirmités, et les infirmités du corps altèrent l'esprit. Je te le répète, Gil Blas, dès que tu jugeras que ma tête s'affaiblira, donne-m'en aussitôt avis. Ne crains pas d'être franc et sincère. Je recevrai cet avertissement comme une marque d'affection pour moi.
"D'ailleurs il y va de ton intérêt. Si par malheur pour toi, il me revenait(3) qu'on dit dans la ville que mes discours n'ont plus leur force ordinaire, que je devrais me reposer, je te le déclare tout net, tu perdrais avec mon amitié la fortune que je t'ai promise."
Dans le temps de ma plus grande faveur, nous eûmes une chaude alarme au Palais épiscopal ; l'archevêque tomba en apoplexie. On le secourut si promptement, et on lui donna de si bons remèdes, que quelques jours après, il n'y paraissait plus: mais son esprit en reçut une rude atteinte(4). Je le remarquais bien dès la première homélie qu'il composa. (...) J'attendis encore une homélie pour mieux savoir à quoi m'en tenir (5). Oh! pour celle-là elle fut décisive. Tantôt le bon prélat se répétait, tantôt il s'élevait trop haut, ou descendait trop bas. C'était un discours diffus...
Je ne fus pas le seul à y prendre garde...La plupart des auditeurs, (...), se disaient tout bas les uns les autres: "Voilà un sermon qui sent l'apoplexie."...
"Allons, monsieur l'arbitre des homélies, me dis-je alors à moi-même, préparez-vous à faire votre office. Vous voyez que Monseigneur tombe. Vous devez l'en avertir, non seulement comme dépositaire de ses pensées, mais encore de peur que quelqu'un de ses amis ne fût assez franc pour vous l'avertir avant vous. En ce cas-là, vous savez ce qui vous arriverait; vous seriez rayé de son testament..."
J'avais tout de même quelques appréhensions: l'avertissement me paraissait délicat à donner. Je jugeais qu'un auteur entêté de ses ouvrages pourrait le recevoir mal: mais rejetant cette pensée, je me représentais qu'il était impossible qu'il le prît en mauvaise part(6), après l'avoir exigé de moi d'une manière si pressante. Ajoutons à celà que je comptais bien lui parler avec adresse(7)et lui faire avaler la pilule (8) tout doucement. Enfin, trouvant que je risquais davantage à garder le silence qu'à le rompre, je me déterminais à parler.
Je n'étais plus embarrassé que d'une chose: je ne savais comment entamer la parole. Heureusement l'Orateur lui-même me tira de cet embarras(9) en me demandant ce qu'on disait de lui dans le monde, et si l'on était satisfait de son dernier discours.
Je répondis qu'on admirait toujours ses homélies, mais qu'il me semblait que la dernière n'avait pas touché son auditoire aussi bien que les autres ...
"-Comment donc mon ami?..." répliqua-t-il avec étonnement....
"-Puisque vous m'avez recommandé d'être franc et sincère, je prendrai la liberté de vous dire que votre dernier discours ne me paraît pas tout à fait de la force des précédents. Ne pensez-vous pas cela comme moi?"
Ces paroles firent pâlir mon maître, qui me dit avec un sourire forcé:
"-Monsieur Gil Blas, cette pièce n'est donc pas de votre goût?
-Je
ne dis pas cela, Monseigneur,. (...) Je la
trouve excellente, quoiqu'un peu au-dessous de vos autres ouvrages.
-Je
vous entends, répliqua-t-il, je vous parais baisser, n'est-ce pas?
Tranchez le mot. Vous croyez qu'il est temps que je songe à la retraite.
-Je
n'aurais pas été assez hardi , lui dis-je, pour parler si librement si
votre Grandeur ne me l'eût pas ordonné. Je ne fais donc que lui obéir,
et je la supplie très humblement de ne pas me savoir mauvais gré de ma hardiesse(10).
-A Dieu ne plaise! (11) interrompit-il avec précipitation, à Dieu ne plaise que je vous la reproche.(...) Je ne trouve pas du tout mauvais que vous me disiez votre sentiment. C'est votre sentiment seul que je trouve mauvais. J'ai été la dupe de votre intelligence bornée."
(...)
-N'en parlons plus, mon enfant, dit-il, vous êtes encore trop jeune pour démêler (12)le vrai du faux. Apprenez que je n'ai jamais composé de meilleure homélie que celle qui a le malheur de ne pas avoir votre approbation. Mon esprit grâce au Ciel n'a rien perdu de sa vigueur. Désormais je choisirai mieux mes confidents. J'en veux de plus capables que vous... Allez, poursuivit-il en me poussant par les épaules hors de son cabinet, allez dire à mon Trésorier qu'il vous compte cent ducas, et que le Ciel vous conduise avec cette somme. Adieu, monsieur Gil Blas, je vous souhaite toutes sortes de prospérités avec un peu plus de goût."
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(1)Je ne me fie point: I don´t trust...
(2)de la trempe: of the calibre ...
(3)il me revenait: if I heard that...
(4)une rude atteinte: he took leave of his senses...
(5)savoir à quoi m'en tenir : to know what to make with...
(6)prendre en mauvaise part: to take it badly
(7)avec adresse
: skilfully
(8) faire avaler la pilule : to sweeten the pill
(9) tirer d'embarras :to get oneself out of a difficult situation
(10)savoir mauvais gré de ma hardiesse: bear me a grudge...
(11)A Dieu ne plaise: God forbid...
(12)
démêler : to clear up
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